C'est annoncé : François Ozon réalise l'adaptation de L'Étranger d'Albert Camus. Benjamin Voisin incarnera Meursault. Tournage en Algérie et au Maroc. Ozon a posé ses conditions, Gallimard a cédé les droits, le film est enclenché.
La nouvelle a circulé discrètement, loin du bruit habituel. Pourtant, s'attaquer à L'Étranger, c'est entrer en territoire piégé. Et Ozon, à 58 ans, y va quand même.
Un roman que le cinéma n'a jamais vraiment attrapé
L'Étranger a été publié en 1942. Le livre est court — 150 pages — mais chaque phrase est millimétrée. Camus refuse les émotions qu'on explique. Meursault ne pleure pas à l'enterrement de sa mère, on ne sait pas pourquoi, et c'est tout. Il tue un homme sur une plage, le soleil l'a fatigué, c'est tout. Le narrateur ne te donne aucune prise psychologique.
Filmer ça, c'est filmer un vide. Et un vide très construit.
Luchino Visconti s'y était déjà collé en 1967, avec Marcello Mastroianni. Le film existe, il n'est pas mauvais. Mais personne ne le cite comme un sommet de Visconti. Le roman résiste. Sa force vient de la voix narrative, impossible à transposer sans la trahir.
Ozon, un réalisateur qui aime les romans difficiles
Ozon n'est pas un débutant sur ces terrains. Il a adapté Fassbinder (Gouttes d'eau sur pierres brûlantes), Fitzgerald (Angel), Ruth Rendell (La Piscine, même si le titre est devenu le sien). Il est à l'aise avec les zones ambiguës : le mensonge, le désir, le deuil mal fait.
Surtout, son cinéma regarde souvent des personnages qu'on ne comprend pas immédiatement. Charlotte Rampling dans Sous le sable. Louis Garrel dans Frantz. Le doute comme moteur de mise en scène. C'est exactement ce que réclame Meursault.
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Benjamin Voisin, l'évidence
Voisin, 27 ans, a déjà tourné avec Ozon dans Été 85. Il y incarnait David, garçon solaire à double fond. Il a ensuite explosé dans Illusions perdues de Xavier Giannoli, où il a décroché le César du meilleur espoir en 2022.
Son visage a quelque chose qui convient bien à Meursault : ouvert, difficile à lire, avec cette capacité à rester là sans rien donner. Meursault n'est pas un cynique ni un nihiliste, il est juste absent de ses propres émotions. Voisin peut faire ça.
Le défi algérien
L'Étranger se passe à Alger en 1942, pendant la colonisation française. Le meurtre central est celui d'un « Arabe » dont Camus ne donne pas le nom — un choix qui a fait couler beaucoup d'encre, dont le roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud (2013), qui donne enfin un nom et une famille à la victime.
Ozon ne peut pas ignorer ce débat. Filmer Meursault aujourd'hui, c'est filmer un tueur dont on a longtemps oublié que la victime existait aussi. Selon les premières informations, le scénario intégrerait des éléments du roman de Daoud pour équilibrer les deux versants. Si c'est confirmé, ce serait une relecture courageuse.
Tournage prévu entre l'Algérie (pour les extérieurs d'Alger et les plages) et le Maroc (pour les reconstitutions plus contrôlables). Le casting du frère et de la sœur de « l'Arabe » reste à annoncer — ce sera le signal fort du projet.
Ce qu'on attend vraiment
Trois choses rendront ce film réussi ou raté.
- La voix off. Sans voix off, pas de Étranger. Avec trop de voix off, c'est un livre audio filmé. Il faut un dosage chirurgical.
- La scène du meurtre. Le soleil qui frappe, la sueur, la main crispée sur le revolver. Visconti l'avait ratée parce qu'il l'avait rendue trop lisible. Ozon devra la filmer comme un vertige, pas comme une tragédie.
- Le procès. Quarante pages chez Camus, dix minutes de film peut-être. Si Meursault sort comme un martyr ou un salaud, le film rate Camus. Il doit rester incompréhensible, condamné moins pour le crime que pour son refus des codes sociaux.
En attendant 2026-2027
Sortie annoncée courant 2027. Sélection probable à Cannes — Ozon y est un habitué, et un Camus par un cinéaste français, c'est le genre de projet qui monte sur la Croisette par défaut.
En attendant, le meilleur geste reste de relire le roman. 150 pages, une après-midi. La dernière phrase (« il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution, et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine ») n'a pas bougé d'un mot depuis 1942. C'est probablement la plus grande difficulté d'Ozon : ne rien y ajouter.